abécédaire

C

critique

« Les idées sont les étoiles à l’opposé du soleil de la révélation. Elles ne brillent pas au grand jour de l’histoire, elles n’agissent en lui que de manière invisible. Elles ne brillent que dans la nuit de la nature. Dès lors les œuvres d’art se définissent comme des modèles d’une nature qui n’attend aucun jour et donc qui n’attend pas non plus de jour du jugement, comme des modèles d’une nature qui n’est pas la scène de l’histoire ni le lieu où réside l’homme. La nuit sauvée. La critique alors, en lien avec cette manière de considérer les choses (où elle est identique à l’interprétation et le contraire de toutes les méthodes habituelles de contempler l’œuvre d’art) est présentation d’une idée. Leur infinité intensive est la caractéristique des idées en tant que monades. Je donne une définition : la critique est la mortification des œuvres. Non pas un accroissement de la conscience en elles (romantique !), mais l’établissement en elles du savoir. La philosophie doit nommer les idées comme Adam la nature ».

[Correspondance — 9 décembre 1923, à Florens Christian Rang]



« La critique est mortification des œuvres. Leur essence s’y prête plus que celle de toute autre production. Mortification des œuvres : il ne s’agit donc pas de l’éveil de la conscience dans les œuvres vivantes — au sens romantique —, mais de l’instauration du savoir dans ces œuvres qui sont mortes. »

[Origine du drame baroque allemand]



« Ses Thèses sur le concept d’histoire [...] révèlent le caractère éthique et politique de sa démarche de critique d’art : lorsqu’il brosse à contresens le “poil trop luisant de l’histoire” pour rétablir des significations occultées ou oubliées, il s’agit pour lui de sauver un passé menacé, de faire entendre les voix étouffées de l’histoire sans lesquelles il ne saurait y avoir d’humanité réconciliée. [...] S’il revendique une tradition, elle est occultée, opprimée, toujours menacée, toujours à reconquérir. Sa vision de l’histoire est manichéenne. Elle oppose à la continuité mythique de la répression qu’ont exercée de tout temps les “vainqueurs”, la discontinuité des révoltes aussitôt refoulées et oubliées, difficiles ensuite à redécouvrir, mais vitales pour le destin futur de la liberté. C’est cette part exclue de l’histoire qui porte l’espoir messianique d’un retournement. [...] Sa philosophie du langage et sa conception de l’histoire sont les prémisses et les prolongements d’une théorie de l’art et de la critique qui s’ordonne autour de son concept d’origine : actualisation de certaines figures du passé, cristallisées surtout par l’art et qui attendent d’être sauvées de l’oubli, de la dénégation, de la méconnaissance. Par cette opération de sauvetage ponctuel appliqué chaque fois à un passé menacé et qui entre en constellation significative avec un présent obscur mais qu’il peut éclaircir, Benjamin tente de réviser l’histoire officielle de la civilisation occidentale et de sa raison. »

[Rainer Rochlitz, Le désenchantement de l’art. La philosophie de Walter Benjamin]