abécédaire

L

Schéma pour l’Anthropologie

Schéma pour l’Anthropologie
© Akademie der Künste,
Archives Walter Benjamin

labyrinthe

« je pense à une après-midi à Paris à laquelle je dois des lueurs sur ma vie qui m’ont frappé comme l’éclair avec la violence d’une illumination. Ce fut précisément cette après-midi-là que mes relations biographiques avec les êtres, mes amitiés et mes camaraderies, mes passions et mes amourettes se révélèrent dans leur enchevêtrement le plus vivant et le plus secret. Je me suis dit que Paris, où les murs et les quais, l’asphalte, les collections et les décombres, les grilles et les squares, les passages et les kiosques nous apprennent une langue si singulière, devait nécessairement être le lieu où, dans la solitude qui nous étreint, absorbés que nous sommes dans ce monde d’objets, nos relations avec les êtres atteignent la profondeur d’un sommeil où les attend l’image de rêve qui leur révèle leur vrai visage. Je veux parler de cette après-midi, parce qu’elle m’a si bien fait reconnaître la nature de la domination que les villes exercent sur l’imagination et pourquoi la ville, où les êtres se sollicitent avec le moins d’égards, où les rendez-vous et les conversations téléphoniques, les réunions et les visites, le flirt et le combat pour la vie ne laissent à l’individu aucun instant pour la contemplation, prend sa revanche dans le souvenir et pourquoi le voile qu’elle a tissé en secret avec le fil de notre vie montre moins les images des hommes que celles du théâtre de nos rencontres avec les autres ou avec nous-mêmes. Or cette après-midi dont je veux parler, j’étais assis à l’intérieur du café des Deux-Magots à Saint-Germain-des-Prés où j’attendais — j’ai oublié qui. Alors, tout d’un coup, avec une violence irrésistible, s’est imposée à moi l’idée d’un graphique qui schématiserait ma vie et, au même instant, j’ai su très exactement comment il fallait s’y prendre. C’était une question toute simple avec laquelle j’explorai mon passé et les réponses se dessinaient comme d’elles-mêmes sur une feuille que j’avais sortie. Quand j’ai perdu cette feuille un ou deux ans plus tard, j’ai été inconsolable. Je n’ai jamais pu la reconstituer telle qu’elle s’était présentée à mes yeux à ce moment-là, semblable à une série d’arbres généalogiques. Mais maintenant que je désire reconstituer de mémoire son tracé sans en donner une réplique exacte, je préférerais parler d’un labyrinthe. »

[Ecrits autobiographiques, « Chronique berlinoise »]